Dimanche 3 février 2008
Le 1er janvier, maman a fêté ses 86 ans. Premier anniversaire en maison de retraite. Pour l'occasion, ma soeur est venue à Nice passer une semaine avec nous. Heureusement, il me reste une soeur qui n'a pas coupé les ponts, ni avec maman, ni avec moi. Malheureusement elle habite dans le nord de la France, et elle n'a que cinq semaines de congés payés par an.
Maman n'était pas en forme pour son anniversaire. Elle a passé l'après-midi au lit. Dur spectacle de voir maman couchée, à bout de forces, sans énergie, sans désirs, sans appétit, (elle ne pèse plus que 43 kilos). On aurait dit que le point de non retour était atteint, qu'elle allait s'éteindre dans les heures ou les jours suivants. L'infirmière de garde ce soir là, contribua à faire couler notre moral à pic. Nous sommes rentrés à la maison ma soeur et moi, sans pouvoir échanger un mot, complètement abrutis de douleur et tellement impuissants.
Le lendemain matin très tôt, ma soeur devait rentrer pour reprendre le boulot. Inutile de vous dire dans quel état j'étais, à l'idée de me retrouver seul à nouveau pour accompagner maman, et continuer à faire face.
Le soir, je suis allé voir maman, comme tous les soirs après mon travail, mais avec une appréhension particulière. Surprise ! Elle était bien. Énergique, tonique. « Elle a bien mangé » m'ont dit les infirmières. Son repas du soir consiste en une blédine enrichie. C'est sucré et facile à manger. Depuis, elle semble avoir repris le dessus. Non seulement elle mange, mais en plus, elle est très présente. Elle parle et s'exprime clairement avec le personnel soignant. Un autre soir, je la trouve déjà couchée et endormie profondément. Elle ne s'aperçoit même pas de ma présence. Inquiet de ce changement, je questionne l'infirmière pour savoir si le traitement a été changé ou si on lui a administré un sédatif. La réponse fut négative. « Votre maman marche beaucoup, elle se dépense et ne gère pas son énergie. A l'instar des enfants elle s'écroule de sommeil. A moins qu'elle ne couve quelque chose, dans ce cas on le saura demain ». Le lendemain soir, changement de programme. Elle n'avait pas sommeil. Elle voulait rentrer à la maison. « Je ne veux pas rester ici, je veux rentrer à la maison, je veux dormir dans mon lit ». Je reste près d'elle, la rassure comme je peux. Et puis elle finit par s'endormir vers 20h30. Avant que je parte elle a la force de me dire : « Ne viens pas tard demain ».
par Pierre Regini publié dans : Témoignage
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Jeudi 17 janvier 2008
La maladie d'Alzheimer se caractérise par une dégradation inexorable de l'état de santé liée à la dégénérescence neuronale du cerveau. Une des étapes de cette dégradation parmi d'autres concerne l'alimentation. La personne atteinte de cette maladie fini par ne plus vouloir s'alimenter. Et de fait, les personnes alzheimer que j'ai eu l'occasion de côtoyer ne meurent pas obèses mais squelettiques. En 2004, date du diagnostique de la maladie, ma mère pesait 67 kg. Au mois d'août 2007, après son passage en hôpital psychiatrique, elle pesait 56 kg. Depuis son admission en maison de retraite jusqu'à ce jour, soit 6 mois, elle a perdu 13 kilos. Ma mère pèse aujourd'hui 43 kg ! Elle consent, plus ou moins, à manger le soir une blédine à base de céréales, de farine et de sucre.
J'ai pris l'initiative de lui préparer régulièrement des plats qu'elle aimait particulièrement lorsqu'elle était avec moi à la maison. Principalement des pâtes. Cela lui procure une joie immense, pourtant, elle n'en mange que quelques bouchées.
par Pierre Regini publié dans : Témoignage
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Jeudi 17 janvier 2008
A leur arrivée en maison de retraite, certains résidents déambulent beaucoup. Ce fut le cas pour ma mère. Or, plus une personne âgée déambule, plus elle a de risques de tomber. Il va sans dire qu'une chute pour une personne âgée peut s'avérer catastrophique. En six mois de maison de retraite, ma mère est tombée 4 fois. Et les deux dernières chutes se sont produites dans la même semaine. La première fois elle s'est cassée deux côtes, les deux autres fois elle a du se faire recoudre sur le front et la dernière fois derrière la tête. Avec une telle fréquence, le médecin prescrit la contention en fauteuil roulant, avec l'accord de la famille ou du référent. L'alternative est la suivante : soit on évite à la personne de tomber en la maintenant en fauteuil, et dans ce cas elle perd le sens de la marche et passera le reste de sa vie en fauteuil roulant, soit on décide de la laisser marcher, avec le risque fort probable qu'elle finisse par se casser le col du fémur. Pour ma part j'ai choisi le fauteuil. Ne pouvant assumer ni de me rendre aux urgences aussi fréquemment, et encore moins d'envisager que ma mère finisse par se casser le col du fémur. Finalement, et par chance, ma mère n'a pas perdu le sens de la marche. Elle n'est maintenue en fauteuil roulant que pendant les périodes creuses de la journée où le personnel n'a pas la possibilité de rester avec elle et la surveiller.
par Pierre Regini publié dans : Témoignage
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Mardi 15 janvier 2008
Lorsqu'on se résout à placer son parent alzheimer en maison de retraite, c'est qu'une étape dans la dégradation causée par la maladie est franchie. Une dégradation inexorable que rien ni personne ne peut empêcher à l'heure actuelle.
C'est, en fait, le compte à rebours qui commence. La dernière ligne droite. Cela peut prendre quelques jours ou quelques semaines, j'en suis le témoin, comme quelques années.
Les premiers jours en maison de retraite sont très difficiles. Pour les nouveaux résidents comme pour les aidants familiaux.
Il faut savoir que les résidents qui ont une pathologie de type Alzheimer, ou d'autres formes de démence, n'acceptent pas de se retrouver en maison de retraite. Je le vis avec ma mère, mais j'ai pu l'observer avec d'autres résidents lors de mes visites quotidiennes depuis des mois, et cela m'a été confirmé par les familles avec qui je discute, le personnel soignant, psychologues et infirmières : « Ils veulent tous rentrer chez eux ». Et cela, même après des mois, voire des années.
Comment faire pour gérer cette nouvelle situation ? Le placement en maison de retraite est une décision prise pour le bien de notre parent. On le confie à une structure médicalisée, composée d'équipes soignantes professionnelles, avec une surveillance médicale permanente, etc, etc. Mais ce n'est pas comme à la maison. Ma mère, comme les autres résidents, (plus que les autres) n'accepte pas cette résidence forcée. Elle ne le comprend pas. Elle veut rentrer chez elle, elle veut dormir dans son lit. Et elle le verbalise avec une sincérité qui nous déstabilise dans la mesure où il n'y a pas d'alternative.
Alors, devant notre désarroi, le personnel soignant conseille aux familles de ne pas venir trop souvent au début. Les arguments avancés sont que cela leur facilite la tâche et permet aux résidents de « s'adapter plus facilement » à leur nouveau cadre de vie, que c'est donc pour leur bien, et surtout que cela permet aux familles éprouvées affectivement et physiquement de se préserver en profitant enfin du répit qu'est en mesure d'offrir la structure.
En théorie, cela tient la route. En pratique, chacun fait selon sa sensibilité, ses forces et ses possibilités.
Quand on m'a dit que je pouvais aider ma mère à s'adapter en ne venant pas tous les jours, bien que sceptique, j'ai voulu le croire. « Vous savez, votre maman n'a plus la notion du temps. Si vous ne venez pas la voir pendant un jour ou une semaine, pour elle, c'est pareil ». Sauf que quand je suis là, pour elle, c'est pas pareil. Ce sont quelques heures pendant lesquelles elle peut me tenir la main, elle reçoit les bisous et les caresses d'un de ses enfants, où j'ai l'impression très nette de la réconforter. D'ailleurs le personnel me le dit spontanément : « Quand vous êtes là, votre maman est plus calme, elle sourit, elle est contente, c'est le jour et la nuit ! ». Pourquoi devrais-je la priver de çà ? Pour une hypothétique adaptation ? Les résidents avec lesquels je parle ont tous une détresse causée par une énorme carence affective, celle de ne pas avoir assez souvent la visite de leurs enfants. Ils ont un sentiment d'abandon. La dame qui partage la chambre de ma mère (je n'ai jamais rencontré un seul de ses enfants) lui dit souvent : « Arrête de pleurer, ton fils est là » ou encore « quelle chance tu as d'avoir quelqu'un qui vient te voir et qui s'occupe de toi ».
Alors, après avoir tenté d'alterner mes visites pendant quelques temps, je vais voir ma mère tous les jours, ne serait-ce qu'une heure ou deux le soir en semaine après mon travail, et plus longtemps le dimanche. C'est vrai qu'elle me reproche de n'être pas venu la veille. Il n'empêche, lorsque je suis avec elle, cela la rassure. Ma mère me reconnaît encore, pour l'instant. Elle m'appelle par mon prénom. Je l'écoute, j'essaye de comprendre ce qu'elle dit bien que ce soit souvent incohérent et incompréhensible, je lui parle, je la considère, je lui dis qu'elle est belle, qu'elle est ma maman chérie, je l'embrasse, je la caresse, je lui met du parfum, je lui achète des fleurs chaque semaine.
Le psychiatre de la maison de retraite m'a dit un jour : « Vous savez Monsieur, vous n'êtes pas son médicament ». Il a raison. D'ailleurs son état se dégrade malgré mes visites quotidiennes. Mais j'ai décidé de l'accompagner, et je reste persuadé que c'est important pour elle de me savoir à ses côtés car elle est consciente d'être en fin de vie. Et tout le problème est là. Le niveau de conscience qui existe jusqu'au bout malgré la perte d'autre repères. Elle sait que je m'occupe d'elle et pas ses autres enfants. A l'exception d'une de mes soeurs. Et cela lui cause une énorme et réelle souffrance. Elle me dit souvent en parlant d'eux, « ils m'ont abandonnée ». Elle n'est plus capable de les nommer. Sans doute un lien de cause à effets. Quand je comprend qu'elle me parle d'une de mes soeurs et que je lui demande de me la nommer, elle me dit par exemple « l'aînée », ou quand je lui cite la liste des prénoms elle me dit non ou oui.
Quand elle est couchée le soir et que je lui dis que je dois rentrer me coucher moi aussi, elle me dit de rester encore un peu, ou bien « reste dormir ici, à côté de moi ». Et quand je lui dis bonne nuit maman, à demain, elle me dit : « surtout viens vite, ne viens pas tard ».
par Pierre Regini publié dans : Témoignage
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Dimanche 16 décembre 2007
Maman a déménagé. Depuis le 7 août 2007, elle a une nouvelle adresse. Elle n'a emporté que quelques affaires personnelles, du linge marqué à son nom, un vase et des photos.
En fait, elle a été mise devant le fait accompli. Elle est en maison de retraite parce que le maintien à domicile n'était plus possible. C'est durant son séjour en gériatro-psychiatrie, que j'ai réalisé et accepté l'idée qu'elle ne pourrait plus rentrer chez elle. Il me fallait trouver alors, et au plus vite, une maison de retraite médicalisée, la meilleure possible. J'ai visité plusieurs établissements, la plupart hors de nos moyens financiers. Il fallait compter pas moins de 3000 € par mois. Des places étaient disponibles. Comment faire ? Qui plus est, rien ne ressemble plus à une maison de retraite qu'une autre maison de retraite. Une chambre, un lit, une armoire, une salle commune pour les repas et les activités, des fauteuils pour la sieste. Parfois un jardin ou une terrasse. J'ai finalement décidé de suivre les conseils éclairés de mon assistante sociale. Ses arguments étaient sincères, objectifs, et surtout, ils émanaient d'une professionnelle. Si je devais écouter quelqu'un, c'était elle. Et pour elle, l'essentiel dans le choix d'une structure pour une personne âgée, à fortiori alzheimer, ce ne sont pas les dorures, le marbre ou les bougainvilliers, mais la chaleur humaine, la considération, une certaine éthique, qui font partie du cahier des charges de l'établissement. Cet établissement s'appelle « La Colline ». Je l'ai visité. Le site est magnifique, un panorama exceptionnel. En plus, l'établissement est de loin le moins cher de tous ceux que j'ai visité, environ 1600 €, et surtout, il bénéficie de l'aide sociale. Le seul problème : la liste d'attente.
Finalement, une place se libère (comprendre : une personne est décédée). Ma mère étant sur la liste des personnes prioritaires, la chambre est pour elle. Nous sommes le 2 août. Pourtant, le CHU ne la transférera que le 7 août pour des « raisons administratives » ! Ces 5 derniers jours furent très longs. Le placement de ma mère en maison de retraite, dans « cette » maison de retraite, fut réellement un soulagement. La surveillante générale ainsi que l'infirmière de garde le jour de l'admission de maman sont restées perplexes en découvrant les bleus à ses poignets et surtout à ses chevilles. Stigmates des liens de contention.
Maman était dorénavant dans un environnement bienveillant et chaleureux. Elle était considérée comme une personne à part entière avec son histoire, sa personnalité, et non comme une patiente de plus.
Je n'étais pas au bout de mes peines pour autant. Il fallait aborder à présent la phase « d'adaptation » qui est plus ou moins longue selon les cas. De 2 à 4 mois m'a-t-on dit. Des mois pendant lesquels ma mère me dira : « je ne veux pas rester ici », « je veux rentrer à la maison », « je veux mon lit ». J'ai pu constater que ces leitmotivs sont commun à tous les résidents. Et parallèlement, ma mère a très vite trouvé ses repères. Le rythme de vie de la structure offre une régularité qui est rassurante. Et puis il y a du personnel qui se relaye, à la différence de la maison.
A l'heure où j'écris cet article, cela fait 5 mois que maman est en maison de retraite. Cela reste très  difficile à vivre. Pour elle, je crois, pour moi aussi. Le dosage médicamenteux pour gérer l'humeur est très sensible. Ma mère a un alzheimer à tendance dépressive, angoissée. Soit le dosage des médicaments est trop fort et elle est assommée, ce qui n'est pas le but recherché dans cet établissement, soit pas assez et elle est... dépressive et angoissée.
Il n'y a toujours pas, hélas, de solution miracle concernant la maladie d'Alzheimer. D'où l'importance de trouver un établissement capable de gérer de manière honorable nos proches atteints de cette pathologie. Quand je vois ma mère sourire au personnel, que ce soient les infirmières, les aides-soignantes, les femmes de ménage ou la psychologue, les embrasser et recevoir autant de chaleur humaine en retour, je me dis que NOUS avons eu de la chance de trouver ce genre d'établissement.
par Pierre Regini publié dans : Témoignage
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